vendredi 20 février 2015

Absolu féminin

Chun-Li par steamboy33 - © Capcom


Des fois on est bête quand on est jeune. Quand on est plus âgé aussi, mais on s’en rend mieux compte. Enfin, des fois.

Par exemple, moi comme beaucoup d’autres, à une période, j’ai joué intensément à Street Fighter II. Comme beaucoup d’autres, j’ai poussé des hurlements de déception en pensant donner le coup de grâce à Blanka, tout ça pour mourir sous le coup d’une décharge de cent mille volts. J’ai maudit Sagat et toute sa descendance à chaque fois que mon Ryu mordait la poussière au son de « Apocop ! ». J’ai beuglé les insultes les plus grossières à l’adresse de M. Bison en le voyant mettre mon Ken KO d’un coup de vol plané et satisfait. Des dizaines, peut-être des centaines de fois, j’ai projeté ma manette dans les airs en utilisant comme axe de lancer l’une des multiples diagonales aériennes qui composent ma chambre, provoquant l’arrivée impromptue de ma mère, furibarde, me demandant où est-ce que par dieu et tous ses saints j’ai pu apprendre à parler comme ça, tu n'es pas mon fils.
Et pourtant ce n’est pas ça qui est bête. Non. Ça c’est normal. Je veux dire, pour le joueur lambda.

Ce qui est bête, c’est que, plus jeune, je me suis un certain temps refusé à jouer avec Chun Li, la Chinoise experte en kung-fu de Street Fighter II.
Pourquoi ?
Parce que c’est une fille.
Et j’avais décidé que je n’arrivais pas à m’identifier à une fille dans un jeu vidéo.

C’est d’autant plus bizarre que je n’avais aucune difficulté à m’identifier à un personnage de femme forte au cinéma, par exemple. Comme les deux ci-dessous.


Mais le jeu vidéo, et particulièrement Street Fighter II, je n’y arrivais pas. Je ne le sentais pas. Ne me demandez pas pourquoi je ne me faisais pas à l’idée d’incarner une si belle et agile combattante (aux cuisses un peu grosses, il est vrai). Je suppose que l'interaction particulière du jeu vidéo sollicitait un degré d'identification supplémentaire de ma part. Un degré de trop. Et en tant qu’ado plus ou moins attardé, je ne me sentais sans doute pas assez rassuré dans mon identité d’homme pour assumer de jouer un personnage féminin.

Et puis il arriva une sorte de petit miracle, un peu comme celui qui arrive à Julien, mon protagoniste dans « le secret des êtres-jeux » quand il est confronté à Missile Smith. Mais dans un autre genre.
L’échec.
Multiple. Systématique. Total.
Impossible de gagner en mode normal avec aucun des personnages masculins. J’avais beau user la peau de mes pouces sur la croix de direction pour dégainer des coups spéciaux, rien à faire. Dragon Punchs : toujours à contretemps. Boules d’énergie : parées par mes adversaires. Leurs contre-attaques : points finaux de tous les duels, vecteurs de toutes les humiliations, de toutes les imprécations. 

Maintenant que j’y pense, peut-être que mon Moi profond me faisait perdre exprès...
Oui...
Dans la perspective d’étendre mon champ de conscience...
De m’ouvrir à la Vérité Absolue...
La découverte de l’objectivité des genres !

Mais je deviens lyrique.

Bref, en jouant sans trop y croire (sans trop vouloir, surtout), à quelques reprises avec Chun-Li, je m’étais rendu compte avec un plaisir mesuré mais bien présent que je réalisais plus facilement des coups gagnants avec elle, notamment le coup de pied éclair et la projection au sol. Et je pouvais aussi rebondir sur les murs ! Argh ! Pourquoi Ryu et Ken n’étaient-ils pas aussi simple à manier ? Pourquoi pesaient-ils si lourds quand elle était si légère ? Quelle bande d'abrutis, ces programmeurs !

Je fis donc rapidement le tour des personnages masculins... (je vous les mets du plus beau au plus laid).








Donc, une fois le tour fait de ces personnages et de mon orgueil sexiste de jeune boutonneux, je me résignai à jouer avec Chun-Li. La fin, vous l’avez devinée. Je perdis encore.

C’est une blague bien sûr. Je gagnai. 




En fait, je fus pris d’un état de grâce tel que Bernadette Soubirous (ci-dessus) n’en a pas connu. Un peu comme lorsqu’on joue à un shoot-them-up, qu’on est attaqué par des milliards de vaisseaux en même temps et que, pris d’un état de transe, on continue à gagner et à avancer. C’est un état de transcendance qui fait de nous, l’espace d’un instant, un être plus qu’humain, doté de capacités exceptionnelles, de perception divine, de réflexes prodigieux. Un état que de nombreux retro-gamers recherchent encore et qui représentait le Graal du jeu vidéo à l'époque, du temps où les jeux étaient basés essentiellement sur les réflexes.

Les uns après les autres, donc, Honda, Blanka, Zangief, Sagat, Vega et ce pendard de Bison couinèrent en glissant sur le sol de leur salle de bains ou de leur parvis de temple bouddhiste, écrasés par la supériorité de ma belle Chinoise en robe bleue. Oui, je gagnai enfin à Street Fighter II. C’était donc une femme qui m’avait conduit à l’absolu. Jung m'aurait dit peut-être : mon anima. Quelle beauté que tout cela !

Rien que pour ça, elle méritait un hommage dans « le secret des êtres-jeux », via Feng Wen qui est inspirée d’elle. Et aussi un peu de Ripley. Et un peu de Calamity Jane.
PS : en parlant de Calamity Jane, je vous recommande le livre des lettres qu'elle a adressées à sa fille. Poignant, bien que d’une autre façon que celle de Chun-Li.




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