mercredi 11 février 2015

Le premier chapitre

Chapitre 1




Julien, quinze ans, était assis au fond de la classe. Il avait les cheveux bruns, les oreilles décollées, et un gros problème à régler. Mais entre les ricanements des autres et la V.O. du film américain crachée par la télé, il avait beaucoup de mal à se concentrer.

C’était le dernier cours d’anglais de l’année.

— Tu crois qu’ils vont lui faire la même chose qu’à Anissa Belkacem ? lui murmura Paul en désignant la rangée de gauche, devant eux.

Paul, rondouillard et réservé, était le seul ami de Julien à Lafayette. Devant ricanaient Mathieu Dubois et Zohra Larbi, qu’ils surnommaient secrètement « Tête de Bois et Big-Zohra ». Les deux imbéciles montraient du doigt le dos d’une blonde. Une feuille pendait, scotchée sur le pull gris de la jeune fille avec ces mots écrits en capitales :


SA VA ETRE MA TEUF


La « teuf » en question était plus précisément, selon les termes de Tête de Bois, « la teuf des cheums », la fête des moches, et elle tombait le dernier jour de l’année scolaire. La moche en question, c’était Barbara Carmier. Ils l’appelaient « Calcudico », contraction de « calculette », à cause des gros boutons sur son visage et son cou, et « dico » parce qu’elle avait du vocabulaire. Ils s’étaient tellement moqués d’elle à ce sujet qu’elle ne parlait plus qu’à sa meilleure amie, Caroline Bokobza, et elle ne répondait désormais aux questions des profs que sur ses copies. Tout au long de l’année, Paul avait eu droit quant à lui au surnom peu original de « Bouboule ». Julien à quelques « Oreilles-de-chou ».

Gloussements de Tête de Bois, de Big-Zohra et de quelques autres. Rien du côté de madame Braquet. Pour le dernier cours, elle avait renoncé à faire régner sa discipline habituelle ; son grand nez disparaissait derrière un séquoia en couverture du National Geographic.

— Ouais, murmura Julien à Paul, je suppose qu’ils vont la coincer dans le parc, la vanner et lui donner deux-trois claques, comme pour Anissa Belkacem. Et puis mettre ça sur Youtube. Ils vont laisser la vidéo quelques jours, le temps que tout le collège la voit et qu’elle se tape bien la honte...

— Je... j’en dirais bien deux mots au principal, si j’étais sûr que Tête de Bois...

L’année dernière, Dubois avait appris qu’Osorio, sur qui il copiait pendant les contrôles d’espagnol, l’avait dénoncé à la prof. Osorio avait atterri à l’hôpital Bichat avec une côte cassée. Tête de Bois avait été exclu trois jours avant de revenir en classe, la bouche en coeur.

— Bah, fit Julien. Une ou deux claques, ça n’a jamais tué personne.

    D’autant qu’il considérait que son problème à lui était bien plus grave.

Pendant le cours de bio ce matin, il s’était rappelé que Patrick, son beau-père, passerait sa journée au Terminus, à enchaîner les bières avec ses amis piliers de bistrot puis avec ses anciens collègues du Printemps. Et si son mauvais pressentiment se révélait juste, il se pourrait que Patrick, en rentrant, trouve dans la boîte aux lettres un nouvel avis d’absence envoyé par la direction du collège. Il avait séché pendant deux jours consécutifs la semaine dernière, pour jouer au dernier Forever Dreams en démo au magasin de jeux. Une excellente après-midi ; il avait pris le contrôle d’Aodren, guerrier médiéval et mystérieux, aux yeux perpétuellement recouverts par le rebord de sa capuche, et il avait décimé une bonne centaine de loups géants dans la Forêt Perdue d’Heraldia. Il avait sauvé tout un village. Mais maintenant il allait peut-être devoir régler la facture de ce bon moment, une note si salée qu’elle pourrait lui gâcher définitivement le goût de ses vacances. Le quart d’heure qui l’attendait peut-être pourrait se révéler autrement plus brutal que celui de Barbara Carmier... Malgré tout, il gardait espoir : peut-être l’avis d’absence n’était-il toujours pas arrivé, ou alors patientait-il sagement dans la boîte aux lettres, pendant que Patrick éclusait ses demis. Dans ce cas, il devait récupérer sa sœur Léa le plus vite possible chez Adrien Stimelski et foncer à la maison pour détruire la pièce à conviction. Et si c’était une fausse alerte, tant mieux ! Il aurait tout le temps de surveiller la boîte aux lettres dans les jours à venir.

La sonnerie retentit. Tête de Bois et sa clique bondirent de leur chaise et foncèrent dans le couloir. Julien rangea ses affaires, souhaita de bonnes vacances à un Paul embarrassé, puis sortit en dépassant Carmier et Bokobza.


A présent, il attendait Léa sous un ciel de plomb - « tu parles d’un été » - au pied de l’immeuble fatigué où vivait Adrien Stimelski. Bon sang, ça faisait plus de cinq minutes qu’il l’avait appelée à l’interphone. Il sonna encore, imaginant Patrick en train de l’attendre en fulminant, près du courrier solennellement posé sur la table de la salle à manger. Si seulement son beau-père n’avait pas été chômeur, s’il avait bossé comme tout le monde !

Mieux vaudrait envoyer Léa en éclaireur ; elle monterait à la maison, prendrait la température, et agiterait pour lui une serviette blanche à la fenêtre de leur chambre si la voie était libre. Dans le cas contraire, ce serait une serviette noire. Il attendrait alors que sa mère revienne du travail, pour qu’elle monte avec lui et prenne sa défense. C’était grâce à elle qu’il avait pu éviter d’être massacré à deux reprises cette année ; la fois où Patrick avait appris qu’il séchait, puis celle où il avait su qu’il redoublait sa troisième.

— Ça y est, fit la petite voix grésillante d’Adrien Stimelski à l’interphone, elle est descendue.

Julien attendit encore. Il se prit à penser à Barbara Carmier. Il se demanda si elle était en train d’être giflée et moquée par Tête de Bois en ce moment même, et si une fille vulnérable comme elle serait capable de supporter un traitement pareil.

Léa sortit, débraillée dans son tee-shirt blanc et son jean, lanière de sac glissant sur l’épaule. C’était une jolie fillette de dix ans, aux longs cheveux châtains et aux grands yeux bleus effrontés, avec un visage constellé de taches de rousseur.

— A chaque fois c’est pareil, rugit-il. Je t’ai déjà dit de pas me faire attendre comme ça.

— Ça va, lâche-moi.

Il lui décocha une bourrade et dit :

— Hé ! Tu me respectes !

— Toi aussi, tu me respectes !

Excédé, il prit le chemin du métro. « Attends ! » lança-t-elle, accélérant pour le suivre. Tandis qu’il avançait, deux visages s’accrochaient à son esprit comme deux casseroles à la queue d’un chat. Patrick. Barbara Carmier. Patrick. Barbara Carmier. Il se demandait si, en abandonnant la jeune fille à son sort, il n’était pas devenu le méchant. Pas le grand méchant de l’histoire - comme Tête de Bois par exemple - mais peut-être pire encore : le minable qui fuit devant les dangers, qui trahit tout le monde et qui finit quand même par se faire tuer parce qu’il ne vaut pas la balle qui l’emmène en Enfer. Son cœur se mit à battre plus vite et plus fort. Ils tournèrent à la boulangerie ; la bouche du métro les attendait. Ils marchèrent encore un instant, puis il s’arrêta net.

— Qu’est-ce que t’as ? demanda Léa.

Quelque chose l’empêchait d’avancer.

Il s’entendit répondre à sa soeur :

— Ecoute. Tu m’attends sans bouger. T’as bien compris ? Je retourne au collège.

— Pourquoi ?

— Fais ce que je te dis pour une fois !

 Il fit volte-face et se mit à courir aussi vite qu’il le pouvait, slalomant entre les gens sur le trottoir. Il entra dans le hall du collège et héla un jeune surveillant aux cheveux gras.

— Monsieur, il faut que vous veniez ! Des élèves sont en train de brutaliser une fille dans le parc !

Le surveillant agrandit les yeux, terrifié :

— C’est pas vrai ? Mais j’ai pas le droit de bouger de là, moi ! J’ai pas le droit d’agir à l’extérieur du collège !

— Mais on s’en fout ! Venez !

— Bouge pas ! Je file chez monsieur Laurent demander une autorisation !

Il courut voir le principal. Consterné, Julien ressortit et fonça vers le parc.

Arrivé à destination, il entendit des rires en provenance d’un coin isolé, un cercle grossier formé par des buissons. Il le franchit. Ses battements de cœur accélérèrent encore lorsqu’il aperçut les tee-shirts colorés d’une quinzaine de jeunes, filles et garçons, attroupés sur la pelouse. Certains n’étaient même pas de Lafayette. Dubois riait avec deux de ses copains comme s’il assistait à une fête d’anniversaire. Accroupie, Big-Zohra filmait Barbara Carmier avec son téléphone. Cette dernière était recroquevillée sur la pelouse, immobile, la tête enfouie dans les bras. Des brins d’herbe jetés par poignées s’éparpillaient dans ses cheveux blonds décoiffés et sur son pull.

— Ça fait un moment qu’elle bouge plus, dit un gars inquiet.

— Elle fait semblant, lança Big-Zohra avant d’interpeller Barbara Carmier. Oh, Calcudico ! T’as fini ton cinéma ?

— Vous avez abusé, dit une fille d’un ton préoccupé.

Julien s’approcha du groupe. Des têtes se tournèrent vers lui. Il fit ce qu’il put pour cacher le tremblement de ses mains. C’était un tremblement de rage et de peur, mais il ne voulait pas que les autres le voient.

— Oreilles-de-chou ? dit Dubois. Qu’est-ce que tu fous là ?

Les mots s’étranglèrent dans la gorge de Julien.

— Rentre chez toi, ajouta Dubois. T’as l’air malade.

— Si vous rentrez chez vous aussi.

Silence. Julien ajouta en tâchant de ne pas trembler de la voix :

— Allez-vous en. Ou... je vous jure que je vous dénonce tous au principal.

— Tu devrais faire attention à c’que tu dis, gronda Dubois.

— Il est peut-être amoureux de Carmier, persifla Big-Zohra en se redressant. Peut-être qu’il aime les animaux ?

— Oreilles-de-chou bosse à la SPA, lança un autre.

Grand rire dans le groupe. La SPA. C’était très bon.

— Wouf wouf ! Adopte-moi ! aboya Big-Zohra.

D’autres aboiements survinrent, puis des miaulements et des cris d’oiseaux qui se mêlèrent aux rires. Toute une ménagerie. Maintenant, la tête de Julien lui brûlait, la colère lui brouillait la vue. Il s’imagina en train de se jeter sur eux et de faire un carnage.

— Barrez-vous, dit-il la voix tremblante. Barrez-vous maintenant.

— Mais pour qui il se prend ? dit un gars.

— Espèce de BALANCE ! rugit Dubois.

Julien se figea en voyant la brute lui foncer dessus. Dubois était énorme. Il n’avait aucune chance contre lui. Il se vit faire la une des journaux : « un adolescent de quinze ans battu à mort par un de ses camarades ». Mais soudain, une volée de graviers cingla au visage de Dubois. Il plaqua ses mains sur ses yeux et virevolta sur lui-même comme un danseur ivre, avant de tomber genoux à terre. La douleur devait être si insupportable qu’il renonçait à l’exprimer par un cri.

— LAISSEZ MON FRÈRE TRANQUILLE ! cria une petite voix familière.

Julien fit volte-face. Léa se tenait juste derrière lui. Elle avait jeté son cartable à terre et toisait le groupe, les yeux perçants, les dents serrées, la main droite pleine de graviers. A ce moment, monsieur Laurent - le principal bedonnant du collège - apparut affolé, accompagné de deux surveillants. En un clin d’œil, le groupe d’élèves se dispersa aux quatre coins du parc et disparut. Seuls restèrent Julien et Léa, Dubois agenouillé la tête dans les mains, et Barbara Carmier recroquevillée dans l’herbe. Un des surveillants alla vers Dubois, tandis que les deux autres hommes se précipitaient au secours de la jeune fille.

Elle avait perdu connaissance.


*


Une odeur diffuse de médicament imprégnait l’atmosphère de l’hôpital. Une odeur de mort, que n’atténuait pas la fraîcheur artificielle de la climatisation. Hélène, la mère de Julien et Léa, sortit de la chambre 223. Ses cheveux charbon étaient tirés en queue de cheval, et ses grands yeux noirs brillaient dans son visage creusé. Elle soutenait madame Carmier, petite femme boulotte et blême serrée dans une robe à fleurs. Madame Carmier était en état de choc. Julien, qui était assis dans le couloir près de Léa, eut le temps de voir, alors que la porte se refermait, le bord droit du lit où Barbara était couchée. On entendait le « bib bip » d’un électrocardiogramme. « Comment des gosses peuvent faire ça ? » murmura madame Carmier d’une voix rauque. Hélène l’aida à s’asseoir près de Julien, qui était pétrifié. Léa se leva et vint poser une main amicale sur celle de madame Carmier.

— Allez courage madame, dit-elle.

— « Le pronostic vital est engagé » dit madame Carmier comme pour elle-même.

— Madame, dit Hélène, nous allons prier ensemble pour elle.

— Prier ? répondit madame Carmier en regardant Hélène d’un air égaré. J’ai déjà essayé, vous savez… La seule personne qui m’a vraiment aidée quand j’en avais besoin, c’est ma fille. Ma Barbara… Il y a deux ans, mon mari est mort d’un cancer des intestins. Elle a dû s’occuper de Jonathan, son petit frère, pendant que je travaillais. Elle quittait même les cours plus tôt le vendredi pour le chercher à l’école, parce que j’étais de garde à l’hôtel. Elle ne se plaignait jamais…

Des larmes roulèrent sur ses pommettes pâles. Julien baissa les yeux au sol, anéanti ; au début de l’année scolaire, Barbara Carmier avait obtenu du principal l’autorisation de ne pas assister au dernier cours de la semaine - le cours d’anglais. Tout le monde savait que monsieur Laurent ne travaillait pas le vendredi après-midi ; des rumeurs s’étaient mises à fuser dans la cour et sur le Net, disant que Calcudico prenait des « leçons particulières » auprès de monsieur Laurent. Chaque fois que les autres élèves lui avaient demandé ce qu’elle faisait lorsqu’elle s’absentait, elle avait répondu en rougissant que c’était « personnel ». Et face à leurs moqueries et leurs insinuations, au lieu de tout leur expliquer, elle s’était encore plus renfermée sur elle-même. Une fois, Julien avait même ri avec eux...

Quand Hélène les avait étreints Léa et lui à l’entrée de l’hôpital, en leur disant qu’elle était fière d’eux, il avait commencé à se sentir mal. A présent, il lui était impossible de consoler madame Carmier. C’était lui qui avait créé cette situation. C’était lui qui avait laissé l’occasion aux autres de pouvoir s’acharner sur sa fille. D’une certaine façon, il ne pouvait s’empêcher de penser que c’était lui qui avait cassé trois côtes à la jeune fille, lui avait causé un traumatisme crânien et l’avait clouée sur ce lit d’hôpital. Alors il avait refusé d’entrer dans la chambre, de la voir percée par des aiguilles, momifiée par des bandages.

Monsieur Laurent revint de l’accueil où il venait de prendre des informations. Il avait accompagné Julien et Léa dans sa voiture jusqu’à l’hôpital, après avoir téléphoné aux deux mères afin qu’elles les rejoignent. Maintenant, il se confondait en excuses auprès de madame Carmier :

— Si vous saviez à quel point je suis navré, madame… la police en a attrapé un, Dubois… nous allons l’exclure définitivement.

Hélène intervint :

— Vous n’êtes même pas capables d’assurer la sécurité de nos enfants.

— Je vous en prie madame ! Aujourd’hui, pour cause de congés maladie, je n’avais à ma disposition que trois surveillants pour cinq cent élèves. Et le budget qui m’est alloué ne me permet pas…

Madame Carmier manifesta le besoin de s’isoler. Hélène et Léa l’accompagnèrent aux toilettes. Monsieur Laurent s’approcha de Julien avec un sourire désolé.

— C’est vraiment bien ce que tu as fait. Beaucoup, même des adultes, n’auraient pas bougé le petit doigt. Laisse-moi te serrer la main, mon gars.

Julien hésita devant la main tendue du principal. Puis, sans le regarder, il leva le bras et laissa monsieur Laurent le secouer.

— Fier de t’avoir comme élève ! Il y a quelque chose que je peux faire pour toi ? Tu veux un café, quelque chose à grignoter ?

Après un nouveau silence, Julien répondit sans relever la tête :

— Je veux juste qu’on me laisse tranquille.

Monsieur Laurent resta là, à se dire sans doute qu’il était normal qu’un garçon si jeune eût besoin de faire le point après s’être confronté de plein fouet à une telle violence. Il salua Julien et partit se chercher un café. A ce moment-là, Julien sentit les larmes sortir. Il les essuya du revers de la main en vérifiant qu’on ne le regardait pas.

Jamais, de toute sa vie, il ne s’était senti aussi minable.

Hélène devait à tout prix retourner chez ses employeurs, les Colin, pour finir son ménage. Bien sûr, elle cacha soigneusement à monsieur Laurent la raison de son empressement ; il y a six ans, Patrick avait été impliqué dans un accident de voiture, qui avait entraîné la cécité d’un automobiliste et un procès perdu. Depuis, elle travaillait sans relâche et économisait sou par sou pour réussir à payer les cent sept mille euros de dommages et intérêts dûs à la victime. Chaque heure de travail était précieuse. Le principal offrit de l’accompagner en voiture jusque chez les Colin et elle accepta.

— Venez mes enfants, dit-elle tristement à Julien et Léa. Je vous réchaufferai une bonne pizza là-bas.

A l’arrière de la voiture, Julien se rendit compte que Léa restait silencieuse, ce qui n’était pas dans ses habitudes.

— Merci pour tout à l’heure, lui murmura-t-il.

Elle lui répondit mi-amère, mi-fière, sans le regarder :

— C’est normal, c’est moi la plus courageuse. Je dois te protéger.

— Ah ah. Très drôle.

Monsieur Laurent profitait du trajet pour confier à Hélène à quel point il était bouleversé par ce qui venait d’arriver. Lorsqu’il s’arrêta rue de Berri, près des Champs Elysées, il n’avait pas fini de faire le détail des dépenses budgétaires du collège.

Hélène, Julien et Léa prirent un ascenseur spacieux, débouchèrent sur un grand palier aux rampes étincelantes et sonnèrent. Louis, jeune homme blond de dix-huit ans savamment décoiffé et vêtu façon streetwear, leur ouvrit. Il était non seulement le fils des Colin mais aussi le petit-fils d’Aline Terdieu, la « senior » la plus riche de France. Elle dirigeait d’une main de fer Terdieu International, dont faisait partie Terdikuru, la fameuse marque de consoles et de jeux vidéo que Julien aimait tant. Julien et Léa connaissaient bien Louis car, depuis deux ans et presque tous les vendredi soirs, ils rejoignaient leur mère chez les Colin. Hélène leur disait que c’était pour leur donner un aperçu de son travail ingrat et pour les encourager à faire des études. Mais Julien avait vite compris qu’elle voulait surtout éviter de les laisser avec Patrick ; le vendredi soir, après avoir bu avec ses anciens collègues du Printemps, il revenait plus soûl et plus violent que les autres jours de la semaine. De toute façon, Julien acceptait volontiers de venir ; Louis possédait tous les jeux et toutes les consoles Terdikuru, de la TerkuOne à la Frontier 2. Non seulement il le laissait toujours jouer avec lui mais, un an plus tôt, il lui avait même offert l’antique TerkuOne qu’il possédait en deux exemplaires. Hélène avait été gênée par cette démonstration de générosité, d’autant plus qu’elle détestait les jeux vidéo comme les jeux en général ; pour elle il s’agissait d’un vice presque aussi répréhensible que la boisson ou la drogue. Ce point de vue radical résultait sans doute de la mauvaise expérience qu'elle avait vécue avec le père de Julien, joueur de cartes invétéré. A la maison, elle ne laissait son fils jouer aux jeux vidéos qu’une heure ou deux le week-end, grand maximum, et une heure chez Louis, après les devoirs. Du coup, Julien s’était acheté un téléphone portable en cachette, pour pouvoir jouer à toute heure, mais elle était tombée dessus et le lui avait confisqué. Alors il séchait régulièrement pour tester les nouveaux jeux dans les boutiques, mais aussi pour fuir l’ambiance du collège qui l’écoeurait.

Aller chez Louis présentait un autre avantage : Julien aidait parfois sa mère à nettoyer vitres et miroirs ou à passer l’argenterie au Miror. En échange, elle lui donnait un peu d’argent. Après quelques sessions de ménage, il pouvait s’acheter un bon jeu TerkuOne d’occasion dans un vide-grenier.

Tout en enfilant une blouse de ménage bleue, Hélène raconta à Louis l’événement dramatique que venaient de vivre ses enfants.

— Ouah, fit le jeune homme impressionné en regardant tour à tour Julien et Léa. Vous êtes pas des dégonflés !

Il dut s’apercevoir qu’ils subissaient encore le contrecoup de leur mésaventure, car il ajouta ensuite : « c’est vraiment triste pour cette fille... ». Puis, visiblement décidé à leur remonter le moral, il les emmena dans sa chambre, décorée avec les posters des meilleurs jeux Terdikuru : Opération Furtif III, Missile Smith V : Last Planet, Forever Dreams VIII… Près de son bureau, une bibliothèque débordait de DVD d’animation américaine et japonaise, de mangas ainsi que de comics. Quatorze consoles de jeux Terdikuru s’alignaient sur les étagères d’une seconde bibliothèque, également garnie de boîtes de jeux. Il avait aussi affiché ses propres dessins et designs de personnages un peu partout. En les voyant, Julien éprouvait parfois une certaine nostalgie : lui aussi avait dessiné, avant, mais il y avait renoncé depuis près de deux ans, sans savoir vraiment pourquoi.

Décidé à lui changer les idées, Louis insista pour qu’il joue avec lui à City Fight 5 sur la Frontier 2. Julien accepta sans enthousiasme. Louis lui désigna sa console et dit :

— On part la semaine prochaine à Ajaccio. Je peux te la prêter pour un mois si tu veux.

— Merci mais je préfère pas. Ma mère va me prendre la tête...

— Je comprendrai jamais ce qu’elle a contre les jeux, ta mère... Et autre chose que je comprends pas, c’est que tu gagnes autant à City Fight 5 alors que tu l'as pas. Mais je te préviens mon gars : ça fait deux semaines que je m’entraîne non-stop tous les soirs avec Bob. Cette fois, je vais t’exploser.

— Enlève la photo s’il te plaît, demanda Léa à Louis.

Elle parlait d’une vieille photo posée sur une des étagères aux consoles. Léa demandait toujours au jeune homme de l’ôter quand elle venait dans sa chambre, car elle lui faisait peur. On y voyait Aline Terdieu attablée dans un restaurant avec son mari, sa fille, et ses trois neveux qu’elle avait adoptés plus jeunes : trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années, qui étaient aussi les oncles de Louis. Le premier d’entre eux était un barbu brun au visage rougeaud qui portait des lunettes. Son voisin, brun et imberbe, portait des lunettes également. Il avait un grand menton, un grand front, et la tête rentrée dans les épaules. C’était le troisième frère qui effrayait Léa : ses cheveux et la peau de son visage étaient blancs comme un kleenex, et ses yeux rouges brillaient comme des feux de signalisation. D’après Louis, il s’agissait d’un albinos, et d’un homme si violent qu’il avait été interné dans un asile. Ce n’était pas en son hommage que le jeune homme exposait cette photo, mais en celui de l’homme au grand menton ; un chara designer, c’est-à-dire un créateur de personnages de jeux. Il avait conçu les plus belles mascottes de Terdikuru avant de disparaître de la circulation. On n’avait pas eu de nouvelles de lui depuis plus de vingt ans.

Julien prit Ren le japonais et battit le Bob de Louis à cinq reprises, mais il cessa de jouer car il était bien trop déprimé. Louis proposa à Léa de prendre la manette. Elle refusa.

— Je t’ai déjà dit que je n’aime pas jouer, Louis.

— Mais avant tu jouais avec nous ! Tu adorais Funny Planet, Tim Bestiole, Caladrius...

— C’est pas mon truc en fait. Je préfère vous regarder.

Louis haussa les épaules. Il joua aux Aventures de Tim Bestiole pour la motiver, mais rien n’y fit. Hélène les appela pour manger. Avant le dîner, elle leur proposa de prier pour Barbara Carmier. Julien ferma les yeux mais ne parvint pas à suivre la prière avec la ferveur qu’il aurait voulue. Il se sentait vide, incapable d’éprouver autre chose que de l’abattement. Léa reprit des forces en mangeant, et elle raconta avec un certain entrain comment elle avait stoppé Dubois. Hélène dit ensuite en débarrassant :

— J’ai appelé Patrick et je lui ai raconté ce qui vous est arrivé. Il est... fier de vous.

Elle n’avait pas l’air tellement convaincu de ce qu’elle avançait.

— Il ne t’a rien dit d’autre ? demanda Julien avec inquiétude.

— Non pourquoi ?

— Rien, comme ça.

De toute évidence, Patrick n’avait pas reçu l’avis d’absence. Sinon, tel que Julien le connaissait, il en aurait immédiatement parlé à Hélène. Il se sentit rassuré quelques secondes, puis encore plus déprimé à l’idée d’avoir abandonné Barbara Carmier à son sort pour rien.

Après dîner, il éprouva le besoin de rester seul. Il alla dans le salon, grande pièce luxueuse avec écran géant, lustre art déco, buste en bronze de Vénus et canapé en cuir dans lequel il s’enfonça. Il entendait sa mère entrechoquer des couverts depuis la cuisine. Louis s’était remis à jouer. La voix de Léa résonna dans le couloir, chantant la chanson de Caladrius, l’oiseau magique du vieux jeu TerkuOne :


Vole, Caladrius, grand oiseau blanc, au paradis

Fais les plus belles figures

Vole au-dessus des prairies

Surnaturel dans l’azur


Vers vingt-deux heures trente, ils prirent congé de Louis et rentrèrent chez eux, au sixième et dernier étage du 45 de la rue Darcet, dans le dix-huitième arrondissement.


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